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Le jour où les américains ont débarqué

 

[Article paru dans Comic Box vol.1 #35, en juin 2001]

 

 

Certains d'entre vous vont être un peu étonnés d'apprendre que les comics n'étaient pas arrivés en France avec Lug. Et encore plus intrigués par les références faites à un "avant", à des premières traductions remontant aux années 1930 et 40. Il suffisait de demander : suivez-moi cette fois-ci vers un monde à la fois familier et étrange, où Uderzo dessinait des comics, où un certain Yordi représentait l'archétype du super-héros et où les aventures de Batman se tiraient à plusieurs centaines de milliers d'exemplaires... Bienvenue dans la préhistoire des comics en France.

 

Aux USA, la bande dessinée populaire a d'abord fait son apparition via les "dailies", ces petits strips publiés en tant qu'intermède enfantin dans les très sérieux journaux américains. C'est sur ce même support que les héros traversèrent l'Atlantique, en migrant vers des journaux français. Ainsi dès 1930, la version BD de Tarzan paraît en France et au Québec. Mickey, à la même date, égaya les pages du "Petit Parisien". La souris de Disney allait être, en 1934, leader en un domaine très prècis : la création de "comics" made-in-France. En effet, suivant toujours de manière parallèle le développement de la BD américaine, c'est au moment où celle-ci sortait des journaux quotidiens pour paraître sous la forme de comic-books autonomes que sa cousine française l'imita.

 

Le 1er juin 1934 paraissait un "numéro test" du Journal de Mickey, suivi dès octobre de la vraie série régulière portant le même nom. Le Journal de Mickey était constitué d'un mélange de matériel américain traduit mais aussi d'une bonne dose de BD réalisée en France sous la houlette de "Opera Mundi", l'éditeur du titre. L'amateur de héros plus sérieux, d'un graphisme tendant à plus de réalisme, allait attendre 1936 pour une "arrivée groupée": Flash Gordon (traduit par "Guy L'Eclair") et Mandrake débarquaient dans les pages du magazine Robinson. Cette même année, la Librairie Moderne (un éditeur qui changerait plusieurs fois de nom, devenant S.A.G.E., en quelque sorte l'ancêtre de Sagédition) lançait la revue Aventures, qui serait un vecteur supplémentaire d'importation.

 

En 1937, Aventures accueillait ainsi le Fantôme (le Phantom de Lee Falks). En 1939, le même magazine amenait en France un personnage très important, un certain Yordi. Le nom ne vous dit rien ? Pourtant, vous le connaissez certainement ! "Yordi" était bizarrement le seul nom que la Librairie Moderne avait trouvé pour traduire... "Superman" !!! Comme on le voit, le jeu des traductions approximatives n'a pas attendu Wolverine/Serval pour se faire sentir... D'ailleurs, dans une logique de "francisation" qui allait durer quelques années, Superman n'en avait pas fini avec les noms idiots. On le reverra ainsi, quelques temps plus tard, dans Spirou, sous le titre "Marc, l'Hercule Moderne"...

 

 

Autre personnage majeur de DC, Batman se francisera à partir de 1940, dans Grandes Aventures, sous le nom "Le Justicier" puis, plus tard, dans l'Astucieux, sous le titre "Les Ailes Rouges" (l'éditeur français changeant les couleurs de Batman pour l'occasion). 1940 est évidemment une date butoir, avec la mise en place de l'Occupation et son influence sur la presse et la liberté d'expression. Pour autant, les titres de BD au contenu américain ne souffrent pas particulièrement plus de la censure. A l'époque, les USA ne sont pas encore entrés en guerre et les forces allemandes ont d'autres chats à fouetter en la matière (comme tomber sur la pauvre Bécassine qui, pour avoir combattu des soldats allemands dans ses propres aventures, fut suspendue).

 

C'est ainsi que même en 1941 une firme américaine supplémentaire fit son apparition : Quality, dans les pages de Hurrah!, à travers les exploits de Black Condor (là, le traducteur n'avait pas donné dans la fantaisie mais opté pour un sobre "Condor Noir"). Le même magazine publiait également les aventures du Blue Beetle du Golden Age, pour le faire ressembler au Fantôme du Bengale, sans doute plus commercial.

Mais l'entrée de l'Amérique dans la guerre a vite fait d'effacer la majeure partie des héros américains du paysage de la BD française.
Le Journal de Mickey reste alors le principal bastion de matériel d'origine américaine (quoiqu'il s'agisse de création française) mais cela ne se fera pas sans heurt et le journal souffre d'une censure croissante, à partir de 1942, un peu pour les même raisons que Bécassine: un épisode de Prince Vaillant, paru dans Mickey, le mettait en effet en scène contre... des Huns. L'occupant se sentit visé et entreprit donc de surveiller de très près cette publication. En juillet 1944, elle déposa donc les armes, en attendant des jours meilleurs et, en l'occurrence, la Libération.

 

Il faut alors attendre 1945 et la collection "Fantôme" pour voir réapparaître des héros américains notables, y compris le Black Condor. Dans la France libérée, la création de super-héros français reprend également un nouvel essor. En 1946 sort Fantax, suivi de Big Bill le Casseur et de bien d'autres personnages de la même veine. La grosse vedette américaine de l'après-guerre, c'est Tarzan, dont le magazine, à partir de 1946 (chez la Société Nouvelle de Presse), connaîtra un succès croissant.

 

 

La revue héberge également les aventures de Batman (cette fois-ci rebaptisé "La Chauve-Souris") et tire à... 300.000 exemplaires par numéro. Une prospérité qui dépasse de loin les tirages d'un Strange à son apogée. Qui plus est Tarzan (et les aventures de Batman qu'il contenait du numéro 1 au 71, en 1948) remportait un grand succès - le plus grand succès, à vrai dire, toutes époques confondues, en matière de comics traduit en VF - auprès du lectorat français, qui s'est révélé être un grand amateur de super-héros... Un contre-exemple cinglant pour ceux qui croient que les héros de DC n'ont jamais marché en France.

 

En parallèle est lancée, entre 1947 et 1949, une collection "Supplément à Tarzan" dont certains des 52 numéros contiendront des aventures de Batman et Superman (cette fois-ci traduit par "l'homme d'acier").

Superman paraît également entre 1947 et 1948, dans les numéros 1 à 47 puis 56 à 71 du journal l'Astucieux. Toujours en 1947, le Captain Marvel (version Shazam) a droit à son propre fascicule, bimensuel, qui survivra jusqu'en 1950, pour s'arrêter au numéro 69.

Dans l'intervalle, il y eut visiblement une sorte de renouveau du héros américain en général et plus particulièrement du super-héros... D'autres éditeurs/traducteurs s'engouffrent dans la brèche. La collection "Album Junior", reliée à l'horizontale (comme le format Marvelscope que Marvel US a redécouvert dans l'été 2001), permet, en 1948, aux autres héros de Fawcett Comics (l'éditeur US a qui l'on doit tous les héros dérivés de Shazam) d'arriver en France. Des héros oubliés tels que Mister Scarlet ou Commando Yank déboulent dans les stands français.

 

La même année, des épisodes de Blue Beetle par Jack Kirby sont publiés sous forme d'albums. Néanmoins deux facteurs viendront freiner l'essor des comics en France. D'abord la loi de 1949 concernant les "publications destinées à la jeunesse", qui mettra hors-jeu (entre autres) plusieurs revues publiant du matériel américain et en laissera moribondes bien d'autres. Ensuite, les effets secondaires de la crise des comics que commence à ressentir, au même moment, l'Amérique, auxquels vient s'ajouter l'instauration croissante de la censure locale. Il devient alors plus difficile de publier du matériel américain en France mais aussi, tout simplement, de s'en procurer aux USA. Peut-être est-ce pour cette raison que plusieurs éditeurs francophones se pencheront sur la possibilité de continuer par leurs propres moyens les aventures de certains héros de comics.

 

Le magazine Bravo! proposera ainsi, en 1950, du numéro 16 au 41, une véritable curiosité : un sérial reprenant le Captain Marvel Junior dessiné par un jeune artiste nommé... Uderzo. Celui qui allait devenir le co-créateur d'Astérix s'essayait là une première fois au concept de héros à super-force.

 

Mais ces tentatives n'auront pas de lendemain. Sans doute les éditeurs avaient-ils compris que même les projets faits sur le vieux continent pouvaient s'attirer le courroux de la censure (voir l'exemple de Fantax). En fait, il y a un véritable bouillonnement et, en plus de Paris, qui joue évidemment un rôle central, se développe à Lyon une sorte de pôle de la littérature populaire, où sont installées les Editions SAGE, Impéria, Les Editions des Remparts ou encore un petit nouveau, Lug, qui à l'époque ne s'intéresse guère qu'à du matériel franco-italien.

Les revues en "petit format" à base de BD européenne se multiplient alors, au détriment de la consoeur américaine... Le déclin des traductions françaises de comics battit son plein en 1952/1953. Capitaine Marvel et ses congénères avaient été rangés dans la naphtaline. Oublié Tarzan ou Sheena, reine de la jungle, qui avait régné pendant des années dans le magazine Jumbo et tirait là sa révérence. Il ne restait plus guère que le Journal de Mickey et ses strips de Mandrake et de Flash Gordon. Quoique vu le tirage de Mickey, ce "guère" est sans doute réducteur. Mandrake et Flash n'étaient certes pas "confidentiels" et par ailleurs il restait quelques strips de héros publiés dans les quotidiens mais il est clair que les parutions liées aux comics s'étaient drastiquement réduites.

 

...Pour revenir quelques années plus tard, avec l'arrivée de DC chez Artima ou de Marvel chez Lug. Mais là, on n'est déjà plus dans la préhistoire des comics et l'on rentre dans un passage beaucoup plus connu des fans actuels...

 

Xavier Fournier

 

 

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