Entre phalangine et phalangette

 

 

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Roger Alfonsi, un Oranais, raconte...

 

                             

 

 

 

 

 

 Il n'était pas interdit d'y aller.

Tout le monde le connaissait, et en particulier la gent féminine mais il ne fallait pas le crier sur tous les toits, ça n'aurait pas été du meilleur effet.
La première fois que j'ai découvert cet univers, je devais avoir une huitaine d'années (1), et mon père le brave Joseph, comme on l'appelait alors, m'y avait conduit pour acheter, car dans cet univers rien n'était gratuit sinon que le sourire et la gouaille.
Acheter, bien grand mot puisque nous venions chercher du Gruyère avancé pour aller tenter quelques Vidriades, Sars, ou plus sûrement quelques Cabotes friands de la mixture (2) que mon papa allait leur mitonner.
Cet Univers n'était rien d'autre que la Rue des Juifs mais, en fait, cette dénomination recouvrait tout un quartier qui débutait aux pieds de la Mairie, au nord la rue des Jardins, à l'Ouest le Bd JOFFRE et au sud la limite avec le quartier St ANTOINE.
La porte d'entrée, en quelque sorte virtuelle comme on dit aujourd'hui, c'était DARMON ; n'importe qui aurait pu dire qui était DARMON, ou plutôt le Magasin portant ce nom.
DARTY, je crois sans gros risques de me tromper à dû s'en inspirer, car chez DARMON on y trouvait tout, depuis le caleçon molletonné, Voui, Voui ça se portait, mon Abuelito (3) et même mon papa en portaient, des Espadrilles, du Fil à coudre, des Tissus, là c'était le Paradis de SHEERAZADE.
Sur plusieurs étages, s'étalaient toutes les choses ayant un rapport avec l'habillement, la Maison, les Utilités, et les vendeuses accrocheuses en diable n'étaient pas toutes des ESTHER ou des REBECCA, il y avait des CARMEN, des MARIE, et j'ai même connu une certaine SUZANNA.
Le Bd JOFFRE, artère principale, avait en montant à gauche la Synagogue, bel édifice où bien plus tard j'ai eu l'occasion d'assister à certaines Cérémonies. Coiffé d'une KIPPA, obligatoire, j'ai pu entendre les Voix chaudes, des chants hébreux, voir aussi un Marié briser avec son pied un verre sous un Dais, et être surpris par le fait que les femmes tenaient une place à part à l'étage.
Le Bd JOFFRE était relativement long et sur la droite, au touche, touche (4), tous les grossistes des Epices de la création ; du reste le Bd en était si intimement imprégné qu'il doit bien en rester encore quelque chose.
La gauche du Bd, était lui, la spécialité des Articles Culinaires ménagers, les Brocs, Cuvettes émaillées, ou en tôle galvanisée passoires, Balais et mille choses utiles, ou indispensables pour la confection de Couscous, de Tfinas, sans oublier les Parrillas sans lesquelles, nous n'aurions pas pu voir griller nos Sardines.

Les marchands de Tissus, grossistes pour la plupart y étaient bien représentés, en remontant le Bd il y avait une petite rue qui s'enfonçait à droite dans le quartier, je crois, ou du moins pour moi c'est là que je situais le cœur du quartier.
La rue étroite (5) débouchait sur la rue d'AUSTERLITZ, le marché BLANDAN, je crois, avec les marchands de légumes, fruits, Bouchers Kacher, mais je ne savais pas encore ce que cela signifiait, sauf que je n'ai jamais vu un CERDO pendu, mais c'est aussi vrai que lui ne se vend qu'en charcuterie, et des charcuteries Y en avait pas.
Scène du passé, le Sacrificateur délégué du Rabbin, égorgeait à même la rue les poulets destinés aux fêtes, le sang s'écoulait dans le caniveau si ça avait été du Cerdo on en aurait fait du boudin, mais... !
En face, sans le moindre problème, il y avait aussi quelques accortes vendeuses de pâtisseries, les Fameuses Tétas de Vacas (Meringues) faisaient nos délices, les Pommes d'Amour petits Pains au Lait, etc...
Les marchands de Salaisons étaient aussi très prisés, et je n'ai jamais vu autant de Morues, Sardines salées dans les Cagettes rondes, en provenance de MALAGA, ou de VALENCE. Les Olives, du reste il y avait une expression " Si des Olives t'en veux tu vas chez ICHOUAA, rue des Juifs " .
Intercalés entre Epiceries, Articles ménagers, bouchers etc, il y avait aussi les artisans, les Tailleurs étaient très présents tels des bataillons de fourmis, ils s'activaient sur leurs SINGER (6). Aussi, les marchands de chaussures sans oublier les Bijoutiers, fournisseurs attitrés des Dames de la Haute, et même petite société Juive ils vendaient même à crédit disait-on.
Apparences, toujours omniprésentes, les dames, même de modestes conditions, avaient à cœur de faire tintinnabuler leurs quincailleries d'Or, il y en avait aux oreilles, aux doigts, aux bras et même sur les dents ! Bon celles-la n'avaient pas la même provenance...
En revenant vers DARMON, il y avait rue de la Révolution le Bar Restaurant le LUCULUS, bien connu des amateurs de TFINAS (7), COUSCOUS, et plus bas encore la Salle de Sport de l'APOLLON local qui ne manquait jamais un Défilé à la tête de sa troupe.
En Décembre, quelques TURRONEROS dont Mr PEREZ, mon voisin du Bd des Chasseurs, installait son petit étal tenu par SUZANNA ou CARMINA pour débiter les succulents JIJONAS (8), car les nougats étaient prisés là aussi.
Rue des Juifs, ou plutôt le quartier, n'était pas interdit bien sûr, car toutes ménagères ORANAISES, de quelques conditions, savaient que c'était là que se trouvaient comme on dit maintenant le meilleur rapport qualité Prix.
Toujours paraître était aussi une constante, aussi il valait mieux éviter d'avouer que telle chemisette, jupe, voilage, Fait-tout, gigot ou autre venait de….. !
Mémé MAURICE et son amie ma Mama ne s'en cachaient pas et il arrivait même souvent que certaines bourgeoises, ou prétendues telles, de l'immeuble leur demandent de leur ramener quelques petites commissions en toutes discrétions bien sûr.
Durant le passage des GI's en 1942/43, la rue de la REVOLUTION était devenue le Super Markett de la Ville, j'ai gardé longtemps le fameux Blouson US, Kaki, en popeline, le Stylo SHAFFER avec son curieux capuchon, les Bottes en DAIM, trop grandes ! Sans oublier ma première montre WATER PROOF, svp.
La Pharmacie SAINTON, qui faisait face au Théâtre Municipal, je la revois encore peinte en vert, très IN pour l'époque, et où j'ai même été me faire inscrire comme Louveteau aux Scouts Unionistes de FRANCE.

Au quartier Juif comme à La CALERE, ECKMÜHL, LAMUR, DELMONTE, etc... C’était la France !

 

 

Roger Alfonsi.

 

 

Chez Darmon

Illustration de Roger Alfonsi en exclusivité
pour "Le Quartier Juif d'Oran" - 15/09/2009

 

 

"Batal" : mot arabe signifiant "gratuit". Puñeta : mot espagnol signifiant "embêtant". Dans le contexte, c'est une exclamation de surprise. La phrase peut se traduire par "La punaise de mes œufs...".

À Oran, on utilisait souvent les exclamations : "Punaise !", "¡Que puñeta!", "¡Agua!", ¡Che!" (Prononcez "tché") ou "Po, po, po, dis !".

 

 

 

 

Je répondais à mes propres interrogations, mes propres incertitudes, traînant ce spleen quotidien que je tentais de partager avec des copains d’Oran retrouvés au coin d’une page d’internet, en feuilletant par habitude les sites pieds-noirs. C’était le train-train d’une existence monotone et, miracle (il y en a encore), voilà que se profilent en haut de mon écran "Les élucubrations de Roger Alfonsi". Je découvre et je déguste, j’absorbe, je m’enivre, je bâfre, je m’en mets plein la lampe, je suis insatiable, en un mot comme en mille je dévore les contes du maître en histoires (véridiques) oranaises. Certaines sont trop lointaines pour moi qui suis né fin 38, mais d’autres, toutes aussi savoureuses, remplissent mon cœur de cette tendresse qui nous unissait les uns aux autres. Notamment pendant la période heureuse des années d’après guerre (celle de 39-45) où je faisais le siège de maman pour l’achat d’une BD (on disait volontiers, un mickey). Qui se souvient d’Ouragan le roi de la brousse avec son tricot rayé ou bien de Tim l’audace ou de Brik le corsaire du roi de France ?
Je me suis découvert un point commun avec Roger : nous sommes tous les deux d’anciens élèves du collège Ardaillon. Mais Roger, tu en as un souvenir beaucoup plus précis que moi qui ne me souviens que de l'arabe qui venait vendre la calentica lors des récréations. Une demi-baguette de pain bien frais dans laquelle il introduisait une "lentille" (hé oui, ça avait la forme d’une grosse lentille) de cette savoureuse calentica. Pour signaler sa présence il criait : "Calentica, hami, hami !" et aussitôt une dizaine de jeunes collégiens s’agglutinait autour de sa charrette à bras en jouant des coudes pour gagner une place ou deux. Les souvenirs se ramassent à la pelle, comme dit la chanson...
Je te laisse sur ces quelques mots.

Salut Roger !

 

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(1) En 1935, si j'ai bien calculé.

(2) Le "bromich" pour appâter le poisson.

(3) Abuelito : grand-père, en terme affectueux.

(4) Le touche, touche c'était les magasins d'épices qui se touchaient les uns aux autres, une spécialité du Bd Joffre, juste en face de la grande synagogue. (Explication fournie par Roger Alfonsi à ma demande).

(5) Il s'agit certainement de la rue Si Abensour qui débouchait sur la Place Blandan.

(6) Machine à coudre très réputée et vraisemblablement la seule marque disponible à l'époque.

(7) Ma mère disait "Tatafina".

(8) Turrón duro o blando : nougat dur ou mou fabriqué à Jijona en Espagne. Il y a aussi le turrón de Alicante, moins réputé.