Entre phalangine et phalangette

 

 

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Roger Alfonsi, un Oranais, raconte...

 

 

Nos Cinoches à Oran

 

Vers 1935... Comme c'est déjà loin, l’église Notre-Dame de Lourdes, rue Adjudant Gabay à Saint-Pierre pour ceux qui l'auraient oublié. À droite, l'habitation des deux curés, minuscule jardinet avec un splendide faux poivrier au tronc tourmenté, mais croulant sous un feuillage émaillé de grappes rouges de faux poivre. À gauche, un local tout en long servant au "caté" (1) sous la bienveillante houlette de Mlle Bel, également salle de ciné avec l'opérateur immuable M. l'abbé, personnage tout en hauteur, ascétique, barbe noire, binocles cerclés d'acier, un peu "pisse vinaigre" avec son col cassé, blanc amidonné. Et comme assistant, un confrère sosie de l'abbé PIERRE, mais qui sait, peut-être s'agit-il du même personnage devenu l'apôtre d’Emmaüs. Brave, peu causant... Marmonnant dans sa barbe... Quoi, un SAINT !

Pour nous fidéliser aux cours de "caté", étalés sur deux années je crois, nous étions récompensés, le jeudi, d'une séance de PATHE BABY. Le projecteur était mû par une petite manivelle. Les coupures étaient fréquentes, mais nous avions vite fait l'inventaire de la cinémathèque paroissiale. Il y avait l'éternel RINTINTIN et son chien, les CHARLOT, les LAUREL et HARDY et je crois que c'est tout.

Vous l'aurez bien compris, c'était pour nous le premier contact avec le 7ème art, le CINOCHE (2).

À peine en avions-nous terminé avec la première communion que nous recherchions autre chose que RINTINTIN et c'est inévitablement que nous commencions la fréquentation de l’IDEAL. Ce cinéma était tenu par les curés, comme nous disions, et dépendait de la JEUNE FRANCE. Il se situait rue Kimburn je crois, près de la rue de Lourmel et face à la pâtisserie Baños. La spécialité de l'IDEAL était ce que nous appellerions "Today", les séries B, et je me souviens parfaitement avoir visionné les CHERLY CHAN (détective chinois) non violent, rusé, un peu comme COLOMBO, les séries de l'HOMME INVISIBLE avec ses bandelettes. Oui, vous savez comme les momies égyptiennes. Avec le recul du temps, chapeau messieurs les réalisateurs, tout fait main, sans ordinateurs !

Un peu plus tard, c'est au VOX à Miramar que j'ai assisté pour la première fois à la projection d'un film en Technicolor.

C'était ROBIN des BOIS, en deux épisodes, avec le tombeur de l'époque ERROL FLYNN et OLIVIA de HAVILLAND.

La fréquentation d'un ciné supposait pouvoir se l'offrir, alors il était convenu que celui qui verrait le film le raconterait aux autres. Cela commençait par fréquenter le hall du ciné avec les petits camarades et à s'imprégner des photos des scènes essentielles... Elles figuraient dans des vitrines. La narration du film pouvait alors commencer au milieu du cercle des petits camarades, mais nous avions un code, à savoir : l'idole, nous l'appelions le CHICO (3), sa partenaire, il y en avait toujours une, la CHICA, les méchants toujours là, los BANDIDOS (4), los LADRONES (5). Les questions fusaient pour préciser un détail et ceux à la comprenette difficile en redemandaient... Et ça recommençait. Ils s'y croyaient !

Notre bonne ville comptait de nombreuses salles. Le REGENT, probablement la plus grande salle, dont le hall était au moins aussi vaste que la salle de projection et ses banquettes faites en bois d'arbre..! Idem pour le CASINO. Peut-être plus grand encore à l'architecture Baltard, le REGENT avait un fronton qui présentait le film. À l'intérieur, les photos du film présenté et du film de la semaine suivante. Les guichets, identiques à ceux des cabines téléphoniques..! Il y en avait un à droite et un autre au fond à gauche de l'escalier d'entrée.

Pour la petite histoire, j'ai vu et entendu en "chair et en os" le grandissime TINO, même qu'il avait chanté MARINELLA et OH CATARINETTA BELLA CHI CHI. Sa guitare, sa chemisette de soie blanche, son petit foulard rouge noué autour du cou, et ses cheveux gominés (6).

C'était mon papa, et son ami corse M. Rioli, qui lui avait filé un billet d'entrée en lui disant : " Joseph, il faut que tu ailles applaudir le PETIT...! ". Vrai !

Les séances s'étalaient sur trois heures. Il y avait d'abord l'incontournable rideau avec les réclames (7) : les disques de chez Apinco, les fringues de chez Storto, les Frigidaires, etc... Ensuite, au lever de rideau, un court métrage, expression non connue à l'époque, les actualités de la FOX MOVIETONE ou les actus (8) de chez PATHE et son coq... C'est encore devant moi !

L'entracte, il permettait de faire la pose pipi et les demoiselles de rajuster leur corsage, oui oui c'est vrai tout ça...! Mais vous n'en saurez pas plus, je ne suis plus à confesse. À la reprise, il y avait le lancement (9), expression d'époque pour le film de la semaine suivante et le film proprement dit. J'ai souvent entendu des expressions à très hautes voix d'agités ou simplement de certains qui étaient déjà dans le virtuel. Après des "Chuuuttt" et "Silencio cabrón" (10) etc… C'était… Bon ! Imaginez ce que vous voudrez.

Le COLISEE, rue de la Fonderie, sa teinte bordeaux lui conférait un air sérieux qu'il était, bien entendu. Rue d'Arzew, le RIALTO, j'y ai vu un certain JOHNNY WEISSMÜLLER, pour ceux qui l'auraient oublié TARZAN, sa JANE et CHEETAH sa guenon et ZORRO l'homme au fouet (11), avec John Carroll dans le rôle, son lieutenant l'indien TANTO, mais pas de sergent GARCIA. Le méchant s'appelait EL LOBO, le Loup. En deux épisodes, SVP.

Rue d'Arzew, l'IDEAL, petit cinéma encaissé dans une entrée d'immeuble, sa petite guérite-caisse, ciné un peu craspouillette (12), des séries B et même C. Disparu par la suite.

Le must avant 1940 c'était l'EMPIRE, véritable salle de cinéma, à la forme d'un zeppelin immense, de teinte vert amande, et ses jeux de lumières sur le pourtour de scène, inédit, du jamais vu, sans parler du confort, de vrais fauteuils, et les derniers succès.

Le MOGADOR, rue de Lourmel, il fallait faire attention à ne pas se casser la figure quand on était au balcon, c'était plutôt raide. Le CENTURY, boulevard Clemenceau après guerre, et ses immenses guerriers carrapaçonnés (13).

Le PIGALLE, rue de Lourmel, qui servait aussi de théâtre de variétés, et ses nombreux bistrots aux alentours pour étancher sa soif après les brochettes, tramousses (14), escargots, et pour les plus tendres envers les fifines (15), l'excellente pâtisserie Baños, juste en face.

Particularité de nos cinés, il était pratiquement indispensable de louer à l'avance. Les guichets de location étaient ouverts dès le jeudi et pour certains films il se formait de longues queues. La préposée présentait un plan de la salle et faisait une croix au crayon de couleur sur l'emplacement réservé. Les placeuses (16), inévitables, il fallait présenter d'abord son ticket à l'entrée où un cerbère déchirait une partie, ensuite, guidés par la dame placeuse, le fauteuil était désigné la main tendue. Il était de bon ton de lui glisser la pièce, faute de quoi... ça se savait par des noms biens choisis.

 

 

 

 

Alors vous ne vous êtes pas trop ennuyés ? J'espère ! Certains, disons nombreux sont ceux pour qui le CINOCHE n'était que prétexte à de l'intimité... Mais c'est déjà tellement loin, prescription oblige, et le parlement n'aura même pas besoin de légiférer pour nous amnistier.

Nous, nous aimions bien nos cinoches.

Roger ALFONSI

 

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    (1) Caté : catéchisme.

    (2) Cinoche : cinéma.

    (3) Chico : le jeune homme. Chica : la jeune fille.

    (4) Los bandidos : les bandits.

    (5) Los ladrones : les voleurs.

    (6) Cheveux gominés : cheveux plaqués avec de la "Gomina", sorte de gel gras.

    (7) Réclames : les publicités.

    (8) Actus : les actualités.

    (9) Lancement : la bande-annonce.

  (10) Silencio cabrón : silence, cocu.

  (11) Zorro, l’homme au fouet : Hé oui ! Pas l’homme à l’épée.

Roger Alfonsi précise : ZORRO se déclinait en deux épisodes, le premier portait le titre de ZORRO l'homme au fouet, le deuxième c'était le retour de ZORRO. Ci-dessus, l'affiche de ce deuxième épisode "Le retour de Zorro".

Roger, avec sa verve tout oranaise, poursuit : J'ai connu et fréquenté, après le 8 Novembre 1942 vers 43, le célèbre ZORRO, il était capitaine dans l'armée US et avait son bureau à Oran avenue Loubet à l'emplacement des machines à écrire de M. Shumacher. ZORRO s'occupait à la C.I.D (Criminal Investigation Departmental), de la coordination avec l'administration judiciaire française des délits provoqués par les GI's. Comme j'étais alors le remplaçant d'un secrétaire de parquet du Tribunal Correctionnel d'Oran qui se trouvait quelque part du côté de CASSINO, j'avais donc un contact quasi permanent avec lui. Lorsque ZORRO arrivait avec sa jeep, il était entouré d'une véritable horde de fans, comme on dit aujourd'hui. En fait ZORRO, de son nom de scène s'appelait John CARROLL, et c'était un latino. Comme à Ardaillon je n'avais pas bien appris mes leçons d'anglais, c'est le plus simplement du monde que je conversais avec lui en... Devinez..? En ESPINGOUIN. Oui, notre savoureux ESPAGNOL LOCAL !

  (12) Craspouillette : crasseux.

  (13) Carrapaçonnés : caparaçonnés.

  (14) Tramousses : tramusos en espagnol, lupins en français.

  (15) Fifines : les filles.

  (16) Placeuses : ouvreuses.